Bonjour Nicolas, bonjour tout le monde.
J'ai regardé "Living Proof" hier soir en deuxième partie de soirée, comme on dit. Sachant qu'en "première partie", j'étais devant l'émission de France 5 sur l'homéopathie, je ne vous raconte pas comment c'était la fête hier soir à la maison...
Le film est assez énorme et j'en connais déjà deux ici, qui ne doivent pas envisager d'entreprendre quoi que ce soit avant de l'avoir vu. Je pense en l'occurrence à Baronne et Maglight. Le reportage sera également fort utile, je pense, à notre petite Caribou.
C'est en gros l'histoire de Matt Embry, le réalisateur canadien du film, à qui on a diagnostiqué une sep la même année que moi, en 1995. Mat Embry est également connu pour avoir créé un site dédié à la sep (et aussi un peu à sa propre gloire, osons le dire),
www.mshope.com, et avoir eu des histoires, relatées dans le film, avec la MS Society of Canada. Bref, le gars est un peu "activiste", je dis ça dans l'espoir de faire participer Bashogun à la discussion

. Le terme "activist" est d'ailleurs prononcé et revendiqué dans le film, si je me rappelle bien, pour en l'occurrence déplorer que la MSSC ne le soit pas plus.
Le gars est donc clairement dans le combat, dans la lutte, dans la recherche de solutions nouvelles, voire le cas échéant des solutions qui provoquent, ou ont pu provoquer, des polémiques. Il aborde ainsi des thérapies expérimentales comme celle des cellules souches ou l' "insuffisance vasculaire cérébrospinale chronique" du Dr Zamboni, ... dont Zamboni lui-même a récemment reconnu qu'elle était inefficace. Cela permet à Embry de développer une sorte de théorie du complot : les solutions du Dr Zamboni ou des cellules souches ne sont pas à base de molécules pharmaceutiques, elles n'apportent donc aucun revenu aux labos, et c'est pour ça qu'on fait ce qu'il faut pour les marginaliser. "On", en l'occurrence, c'est en particulier la MSSC, présentée comme un pantin aux mains des labos, ce que je crois bien volontiers. L'observation peut d'ailleurs être étendue au delà du Canada...
Bref, c'est un film à regarder absolument avec un oeil critique : ce qu'il expose est très, très intéressant, le plus souvent très pertinent, mais n'échappe pas à quelques raccourcis et approximations. Embry, qui a donc la même ancienneté que moi dans la maladie, se porte comme moi très bien aussi, mais il est persuadé que s'il se porte très bien c'est grâce à ce qu'il a entrepris contre la maladie, là où je refuse de voir autre chose qu'un coup de chance dans mon cas. Corollaire : là où je m'interdis tout prosélytisme, lui heu comment dire... pas

. Cela dit, il n'a pas du tout le profil du margoulin qui cherche à faire du pognon sur le fonds de commerce de la sep : déjà il est lui-même atteint, ensuite il dit refuser toute subvention, notamment des particuliers. Il a quelques chevaux de bataille dont je ne conteste pas la pertinence, comme l'activité physique ou la vitamine-D, et c'est surtout à travers l'alimentation qu'il entend exercer une influence sur la maladie (suppression du gluten et surtout de toute trace de produit lacté, etc. : de l'anglosaxon classique, on le voit d'ailleurs, plus tard dans le film, rendre visite à Londres à Judy Graham, atteinte de sep depuis les années 60 et auteure de livres respectables sur la maladie et comment y faire face). Vous en saurez certainement plus en visitant le site dont j'ai mis le lien un peu plus haut.
Selon moi, le grand moment du film est une interview avec le Dr George Ebers, qui a commencé ses études au Canada, a mené sa vie professionnelle comme professeur de neurologie à l'université anglaise d'Oxford (
sa fiche, ici), spécialiste en particulier de la sep (c'est notamment un des coauteurs, en leur temps, des études qui ont conduit à la commercialisation de l'interféron-bêta) et, jeune retraité, est retourné vivre au Canada. Le gars est, si je me fie pour en juger à la fois sur le nombre d'études auxquelles il a participé et sur le nombre de fois que ces études ont été citées dans d'autres études, de la pointure d'un Ian McDonald (l'inventeur des critères de diagnostic) ou d'un Olivier Lyon-Caen (prédécesseur de Lubetzki à la tête de la neuro à la Salpêtrière).
Son interview est visible ci dessous (extrait du film, en anglais) :
En voici la traduction, merci qui

? ME = Matt Embry, GE = George Ebers :
Texte à l'écran (0:05) : Ouest de Toronto.
(Je passe rapidement sur le bonheur que GE exprime d'être à la retraite et sur la fierté qu'il éprouve devant ses tournesols ou encore la barrière qu'il a construite de ses mains avec des poteaux dans le style Inukshuk, et je vais directement à 0:55 dans la vidéo)
GE (0:55) Pour moi, un cruel dilemme a été de savoir ce que je pouvais dire, et quand. Il y a beaucoup de choses dont j'ai connaissance et qui, comment dire, donnent envie de vomir, parce que... c'est tellement désagréable.
Texte à l'écran (1:11) Dr George Ebers, Neurologue, chercheur sur la sclérose en plaques.
Chef de la neurologie clinique, université d'Oxford (15 ans).
Plus de 15'000 citations académiques [nombre de fois où ses écrits ont été repris par d'autres]
Enquêteur principal pour la FDA
A la retraite
GE (1:20) Est-ce que les enjeux pourraient être encore plus lourds ? Je veux dire, des milliards et des milliards de dollars, et malgré ça, le système est organisé de telle façon qu'il peut être aisément corrompu. C'est aujourd'hui un jeu d'enfant, que de corrompre le système. Il n'y a personne pour s'y opposer, et dire ce qui devrait l'être.
ME (1:40 - 1:50) On voit ME s'affairer aux préparatifs de sa vidéo.
GE (1:50) J'ai suivi toute cette histoire depuis le tout début. J'étais un des chercheurs contactés au tout début, quand l'étude clinique sur l'interféron devait être lancée, en 1986 - 87, et j'étais un des chercheurs principaux dans l'étude de Serono sur le Rebif, en fait c'est moi qui ai rédigé le texte final de la première étude sur l'interféron. J'ai commencé à m'en distancier quand j'ai compris que je n'arriverais pas à amener les labos à conduire des études réellement pertinentes, c'est à dire qui regarderaient l'évolution sur le long terme, quand vous en arrivez au point où survient quelque chose de vraiment important, comme le passage de la maladie en secondairement progressive. Nous n'arrivions pas à les amener à lancer de telles études. Je peux vous le dire, j'en ai deux qui m'ont répondu : "franchement, pourquoi ferions-nous ça ? nous vendons plein de médicaments, nous faisons plein d'argent, faire une telle étude ne peut que nous nuire : si elle montre une efficacité, pour nous ça ne change rien ; si elle montre que c'est inefficace, alors nous perdons tout".
ME (2:55) Les gens m'accusent d'être contre les labos, mais ce n'est pas vrai. S'il y avait un traitement qui apportait la preuve qu'il ralentit de manière significative l'évolution à long terme, je le prendrais probablement, mais je n'ai encore rien rencontré de tel.
GE (3:05) Il n'y a pour ainsi dire aucune preuve qu'aucun de ces traitements fasse une quelconque différence sur le long terme. Ce qu'ils font, très intelligemment, c'est qu'ils donnent l'impression qu'ils vont faire une différence sur le long terme, mais sans jamais le dire. C'est là que la controverse a commencé, parce que, quand on leur a mis la pression, il y a 20 ou 25 ans, pour qu'ils mènent les études sur une période plus longue afin d'atteindre des stades plus avancés [de la maladie], disons le temps écoulé avant d'avoir besoin d'une canne pour marcher, la Food and Drug Administration était la seule à pouvoir les y obliger. Tout ce qu'elle avait besoin de faire, c'était de dire "OK, pas d'influence sur le long terme, pas d'autorisation". Et il n'y a rien de plus motivant pour un laboratoire pharmaceutique que de lui dire qu'on va lui retirer sa licence s'il ne se plie pas à la demande. Elle [la FDA] ne l'a jamais fait.
Intermède (4:02 - 4:17) On voit des copies d'articles ou de courriers, dont l'un dit qu'étant donné que le nombre de poussées a naturellement tendance à décroître au fil du temps dans la sep, les contrôles effectués dans les études pour mesurer l'évolution au fil du temps devaient être regardés d'un œil surspicieux.
GE (4:17) Ca ne me satisfait pas, et ne devrait pas vous satisfaire, et ça ne devrait pas non plus satisfaire les patients.
ME (4:22) Je me demande pourquoi les patients s'injectent ou avalent des médicaments pour la sep, qui peuvent provoquer de sérieux effets indésirables, ou même la mort, tout en n'ayant démontré aucune efficacité sur le long terme.
GE (4:31) C'est difficile pour les patients de se poser ces questions. C'est ici que le neurologue a un grand rôle à jouer, mais s'il est déjà compromis, par exemple s'il touche les subsides d'un grand laboratoire pharmaceutique, cela sacrifie, ou dénature, sa capacité à le faire correctement. Aux Etats-Unis, par exemple, le New York Times a publié un article il y a quelques années sur la proportion de médecins qui avaient des liens financiers avec l'industrie pharmaceutique. C'était plus de 90% aux USA, plus de 90%...
ME (5:13) Et pourquoi est-ce que, tout autour du monde, les contribuables payent des milliards de dollars pour des traitements contre la sclérose en plaques, dont on a démontré qu'ils n'avaient pas d'efficacité sur le long terme ?
GE (5:23) Regardez où va l'argent, il faut toujours regarder où va l'argent. Et vous comprenez que quelqu'un à qui on fait confiance pour exprimer une estimation objective quant à l'efficacité, ou non, de tel traitement, est également corrompu, et pas qu'un peu, par l'institution qui se trouve être celle qui a le plus à gagner à ce qu'on annonce une efficacité, c'est à dire le laboratoire pharmaceutique.
ME (de 5:50 à 6:40, long inventaire à la Prévert des effets secondaires des traitements de la Copaxone, de 6:40 à 7:10 les effets secondaires des interférons, tels qu'ils apparaissent sur la notice : on est en terrain connu, je vous laisse vous débrouiller avec ça

).
GE (07:19) Je pense que pendant toute la durée de traitement avec ces produits hors de prix, ils présentent un risque d'effets secondaires graves. Je sais que je n'en prendrais pas moi-même, je n'en prendrais pas, je choisirais de tenter ma chance avec le cours naturel des choses, plutôt qu'introduire une nouvelle variable, qui est le risque de Dieu seul le sait. Et plus le traitement est récent, plus grand est le "Dieu seul le sait". Parce qu'on manque d'information, ce qui rend parfaitement défendable l'option de refuser tout traitement.
GE (07:50) La MS Society of Canada ne s'est jamais, au grand jamais, glissée dans cette controverse. Si ce n'est pour essayer de la désamorcer, ou de la faire dégonfler, ils n'ont jamais relevé que ces objectifs [d'effets sur l'évolution à long terme] n'étaient pas atteints. Alors qu'on devrait les entendre, ils devraient à tout le moins soutenir ceux qui sont prêts à se se faire entendre pour le faire savoir.
ME (8:15 à 8:45, on le voit animer une réunion dans laquelle il met en scène l'absence de la MS Society)
GE (8:50) Les enjeux sont la santé, les intérêts de pauvres gens vulnérables, et une montagne d'argent. Je me rappelle avoir dit au gars de la FDA, quelqu'un est prêt à t'abattre d'une balle pour une place de parking, que fera-t-il pour un milliard ? La réponse c'est : tout ce qu'il faut.
ME (9:10) Maintenant, il nous faut donner aux gens des informations concrètes. Ils n'ont pas aimé entendre l'attitude de la MSSC, ils n'ont pas aimé qu'elle soit sponsorisée [par les labos -- cette démonstration est apportée de façon assez jouissive dans une autre partie du documentaire], et peut-être que maintenant, vous n'aimez pas non plus ce qui se passe dans votre propre vie. On ne voit pas les choses de la même façon, quand on est atteint de sclérose en plaques. Et je ne sais pas comment ils vont réagir, est-ce qu'ils entreront dans une colère noire contre moi, ou contre les associations et les laboratoires pharmaceutiques ? J'espère que ça ne sera pas contre moi, mais je ne l'exclus pas.
ME (dans l'avion, édite une vidéo de lui, 9:45) "le nombre de sepiens qui doivent utiliser une chaise roulante, un déambulateur ou une canne, n'a pas diminué" (...) "Alors que se passe-t-il ?" (on le voit poster la vidéo sur Facebook sous le titre "les labos trompent les sepiens, c'est nous tous qui en payons le prix") "Parce que je ne vois pas la moindre preuve scientifique que le moindre traitement aurait un effet notable sur l'évolution à long terme de la sclérose en plaques".
Un larron (10:15) On l'a fait, mec !
Texte à l'écran (10:25) La vidéo de Matt sur les pharmas a été supprimée de la page Facebook de la National MS Society dans les heures qui ont suivi sa publication.
Voilà voilà

.
J'attends avec impatience les réactions de Baronne et Maglight, mais tout le monde peut jouer, plus on est de fous, plus on rit...
A bientôt,
Jean-Philippe.